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Succulente, 2015 - porcelaine, métal, hauteur:210cm 

JEAN-CHARLES HAMEAU
Conservateur au Musée National Adrien Dubouché, Limoges.
FEV 2016

ENGLISH VERSION BELOW 


FR

Texte pour le catalogue de l'exposition Kao Export Ltd.


Globe-trotteuse infatigable, Elsa Guillaume développe un univers plastique nourri par ses escales aux quatre coins du monde. Au cours de ses périples, c’est à chaque fois la découverte du nouveau monde qui se joue et qui remplit ses carnets de notes et de dessins. Moins héritier de Levi-Strauss que de Jules Verne, son travail relève de l’ethnographie onirique et fantasmagorique. Les histoires que racontent ses créations graphiques ou plastiques, oscillent entre rêverie et crudité, jusqu’à une certaine forme de cruauté (anthropophagie, dissections) mais qu’elle traite toujours avec humour et légèreté. Son oeuvre est une bande dessinée tentaculaire, dont les acteurs s’échappent des cases pour prendre de l’épaisseur dans la céramique, et traduire son regard amusé sur la bizarrerie du monde, la luxuriance des fonds marins ou des jungles exotiques.


Immergé

À la surface du sol flotte une constellation de mains et de têtes humaines, de nénuphars, et de têtes de poissons. Rien dans la disposition des éléments constitutifs de cet étrange marais n’a été laissé au hasard : les typologies s’assemblent et forment un réseau complexe de lignes, de carrés, de losanges. Un ordre géométrique est incontestablement à l’oeuvre. Ce dernier relève-t-il du mandala bouddhique en trois dimensions, des peinture de sable Navajos ou encore des géoglyphes dessinés par les Nazca sur le sol péruvien ? L’espace représenté change d’échelle et devient paysage, carte ou maquette d’une île imaginaire dont les sommets sont parés de trophées de guerre (peut-être la tête d’un ennemi plantée en haut d’un mât en signe d’appartenance, ou bien des marqueurs de richesse liés à la végétation ou à la pêche...) Les figures humaines, à demi immergées, aux yeux clos, disparaissent progressivement vers les profondeurs et emportent sous l’eau le souvenir d’une terre chargée de mystères. À travers cet archipel de porcelaine, s’exprime le goût d’Elsa Guillaume pour le monde aquatique, ses habitants morts ou vifs, l’imaginaire à la fois merveilleux et inquiétant de l’inconnu insulaire que l’on retrouve aussi, tantôt sous la forme d’oursins à l’heure de l’autopsie (triple oursinade), tantôt sous celle d’un calamar géant rituellement découpé par les Indiens amazones (Spineless Squid). À l’opposé d’être un long fleuve tranquille, l’océan d’Elsa Guillaume est constellé de « poiscaille », de mollusques, de conquistadors, d’îles et de cultures indigènes.



Succulente

Comme on sèche du linge ou des salaisons, Elsa Guillaume pend des pièces de viande humaine : mains, pieds, doigts coupés composent d’appétissantes guirlandes pour les cannibales qui stockent la denrée carnée aux fils de paravents peu communs. En guise de bouquet garni : morceaux de cactus, feuilles de yukas et autres essences exotiques situent l’action quelque part entre la jungle et le désert. Les trois écrans forment une cabane dans laquelle l’artiste invite le visiteur à pénétrer. Que signifie cette mise en scène ? Somme snous dans le lieu de culte d’une population de sauvages pour qui les membres mis en pièces auraient valeur de protection apotropaïque, d’offrande ou d’ex-voto ? Où sont passés les restes des corps humains ? S’agit-il d’un avertissement adressé par des anthropophages à l’explorateur égaré ? Sous la forme d’un épouvantail atomisé, Elsa Guillaume donne à la porcelaine l’occasion de littéralement s’incarner. Par l’action du feu qui, en cuisine comme en céramique, permet de distinguer le cru et le cuit, la pâte blanche se transforme en corps inertes qui s’animent et se balancent au gré d’un fil, entre la vie et la mort, entre le rituel et le gueuleton.

Si les carnets de voyages d’Elsa Guillaume sont farcis de découvertes culinaires en tout genre (pêches guatémaltèques, pancakes brésiliens, sushis japonais, etc.), c’est que la nourriture revêt pour l’artiste une signification spéciale et alimente son travail en céramique. Pas étonnant que les pratiques sacrificielles chez les Mayas ou celles des mangeurs de chair humaine chez des indiens Tupinambas nourrissent son esprit artistiquement glouton.

Parmi les images qu’elle se réapproprie, les gravures de Théodore de Bry (1528-1598), illustrateur des grandes découvertes, entrent particulièrement en résonance avec Succulente. Des scènes d’anthropophagie brésiliennes aux exactions espagnoles contre les peuples indigènes, l’artiste liégeois a rendu célèbre la cruauté de la conquête de l’Amérique en s’inspirant des récits de voyageurs. Fascinée par les barbecues humains dessinés par l’humaniste du XVIe siècle, Elsa Guillaume, à son tour, taille le vivant en pièces. Ce goût pour le prélèvement dans la matière vive sous la forme d’un jeu de sections/dissections s’exprime de manière récurrente dans les céramiques de l’artiste comme dans Monticule, un costume de raie aux ailes coupées ou dans Pinnules, une collection de quartiers de thon rouge sanguinolents. L’artiste semble chercher la complexité et l’immensité du monde à l’intérieur de l’enveloppe corporelle, en plongeant ses mains à même la chair.






JEAN-CHARLES HAMEAU
Curator at Musée National Adrien Dubouché, Limoges.
FEB 2016


EN

Text for the exhibition catalogue of Kao Export Ltd.


A tireless globetrotter, Elsa Guillaume develops an artistic world nourished by her travels all over the world. On her journeys, what is at stake every time is the discovery of the new world which fills her notebooks and sketchbooks. As an heir to Jules Verne more than Levi-Strauss, her work resembles oneiric and phantasmagoric ethnography. The stories told by her graphic or plastic creations oscillate between reverie and bluntness, even verging on cruelty (anthropophagy, dissections), but that she always tackles with humor and lightness. Her work is a tentacular comic strip whose characters escape the frames to take shape in ceramics and translate the lighthearted look that she takes at the oddity of the world, the richness of the seabed or of exotics jungles.


Immergé

A constellation of human hands and heads, of water lilies and fish heads is floating on the surface of the ground. Nothing is left to chance in the disposition of the elements composing this strange swamp: the typologies assemble to form a complex network of lines, squares and diamonds. A geometric order is unquestionably at work here. Is it some kind of three dimensional Buddhist mandala, a Navajo sand painting, or even some geoglyph like the ones the Nazca people drew on the ground in Peru? The space which is represented changes scale and becomes a landscape, a map or a miniature model of an imaginary island whose summits are crowned by war trophies (maybe the head of an enemy speared on top of a mast as a sign of property, or a display of wealth linked to vegetation or fishing...). The human characters, halfway immersed in the water, with their eyes closed, progressively disappear towards the depths and bring down with them the memory of a land full of mystery. With this porcelain archipelago, Elsa Guillaume expresses her taste for the aquatic world, its inhabitants be they alive or dead, the wonderful and at the same time troubling universe of unknown islands, which is also to be found in the shape of sea urchins when comes the time of the autopsy (Triple Oursinade) as well as that of a giant squid ritually chopped by natives of the Amazon (Spineless Squid). There is no smooth sailing on Elsa Guillaume's ocean; quite the opposite actually: it is spangled with all sorts of fish, mollusks, conquistadors, islands and indigenous cultures.


Succulente

The same way one hangs out the washing or salted meat, Elsa Guillaume hangs pieces of human meat: hands, feet, cut fingers make for appetizing garlands for cannibals who store their meat products on the lines of uncommon folding screens. As for the bouquet garni, it includes pieces of cactus, yucca leaves, among other exotic species which reveal that the scene takes place somewhere between the jungle and the desert. The three screens form a shack in which the artist invites the viewer to penetrate. What does this setting mean? Are we in the place of worship of an uncivilized population for which the severed limbs represent some sort of apotropaic protection, of offering, or of ex voto? Where have the remains of the human bodies gone? Is it a warning from the cannibals to the lost explorer? By way of a fragmented scarecrow, Elsa Guillaume literally fleshes out porcelain. Through the action of fire, which, in cookery as well as in ceramics, is a way to make out the raw from the cooked, the white mixture turns into inanimate bodies which come to life and swing on threads, in between life and death, the ritual and the feast.

Because food assumes a particular significance for the artist and fuels her ceramic work, Elsa Guillaume's travel notebooks are filled with all kinds of culinary discoveries (Guatemalan peaches, Brazilian pancakes, Japanese sushi, etc...). It is no wonder then, that the sacrificial practices of the Maya people, or the cannibalism of the Tupinambá, feed her artistically voracious mind.

Among the images that she reinvents are the engravings of the illustrator of the Age of Discovery Théodore de Bry (1528-1598), which particularly resonate with Succulente. From the scenes of cannibalism in Brazil to the Spanish abuses on indigenous people, the artist from Liège revealed the cruelty of the European colonization of the Americas, by taking inspiration from travel narratives. Elsa Guillaume, fascinated by the human barbecues as drawn by the 16th century humanist, cuts life into pieces. Her taste for sampling into the living matter, as illustrated by a game of cutting and dissecting, is regularly expressed in her ceramics such as Monticule, a ray outfit with cut out wings, or Pinnules, a collection of bloody pieces of red tuna. The artist seems to be searching for the complexity and the immensity of the world inside the living body, by sticking her hands deep into the flesh.