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Triton IV, 2020



Commissaire d'expositions et critique d'art indépendante.
SEPT 2020


texte accompagnant l’exposition Tritonades & Coelacanthe


“ Connais premièrement la quadruple racine
De toutes choses : Zeus aux feux lumineux,
Héra mère de vie, et puis Aidônéus,
Nestis enfin, aux pleurs dont les mortels sʼabreuvent ”

Empédocle, fragment B 6 : Les présocratiques, Gallimard, coll. « Pléiade », 1988

 
Alors qu’au Ve siècle av. J-C la science n’est encore qu’observation et intuition, les philosophes présocratiques méditent sur quelle est l’essence première de l’Univers. Serait-elle l’eau, comme l’avançait Thalès ? Le feu, comme le prétendait Héraclite ? L’air comme le défendait Anaximène ? Ou bien, tous ceux là réunis et associés à la terre, comme l’affirma ensuite Empédocle ?

Descendants directs de ces premiers vertébrés « sortis des eaux » il y a 400 millions d’années, tritons et coelacanthes deviennent, dans l’oeuvre d’Elsa Guillaume, les protagonistes étonnants d’une épopée inédite narrant les exploits telluriques. Conservant encore aujourd’hui leur apparence préhistorique, ces êtres fluctuent à l’intersection du temps – à la fois primitif et contemporain – et de l’espace – à la fois terrestre et aquatique. Ils sont emblématiques de ce devenir permanent du vivant dont la pulsion vitale nourrit une poétique de la métamorphose, telle que chantée dans les oeuvres antiques. Par leurs interactions dynamiques, que ce soit entre eux ou avec leur environnement, ils nous montrent l’essence sociale de toute forme de vie. Tantôt, les créatures fusionnent et se confondent, tantôt elles se fragmentent et se dispersent, reflétant – grâce aux traitements des surfaces qui varient du grès brut à l’émaillage coloré – les états changeants de toute substance organique.

Par ce jeu évocateur et complice entre les formes et les matières, Elsa Guillaume nous rappelle cette histoire primitive dont nous nous éloignons au fur et à mesure que la société humaine se complexifie et qu’elle se recentre sur elle-même. Célébrant les briques élémentaires de la vie situées dans les profondeurs des abysses il y a 1,5 milliards d’années, l’artiste stimule ce que l’écrivain Romain Rolland a défini comme « le sentiment océanique »1. Un sentiment de lien primordial et indissoluble avec l’Univers et, plus particulièrement avec l’immensité de la mer, que nos corps – formés dans le liquide amniotique – ont gardé en mémoire. Ainsi s’explique cette attirance mystérieuse qui nous ramène irrémédiablement vers là où tout a commencé, l’Océan.
Les oeuvres d’Elsa Guillaume reposent sur ce désir d’incommensurable, sur cette même fascination qui suscite le voyage, ou l’envie de se perdre dans les abîmes cryptées de notre planète... qu’il nous faut, pour cela, garder intactes.  


1 Romain Rolland, lettre à Sigmund Freud, 5 décembre 1927, in, Un beau visage à tous sens. Choix de lettres de Romain Rolland (1866-1944), Paris, Albin Michel, 1967, p. 264-266.