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Rodéo, 2015 - grès, pigments, 26x42x20 chacun 


Conservateur en chef du Musée de l’Élysée à Lausanne,
ancien conservateur en charge de l'art contemporain au LaM, Villeneuve-d'Ascq.
MARS 2016

ENGLISH VERSION BELOW


Elsa Guillaume ou les tentations tentaculaires


Il m’a toujours semblé, en regardant attentivement le travail d’Elsa Guillaume, que celui-ci résultait de la rencontre improbable, dans l’arrière-salle d’une taverne de l’East End, entre l’Irlandais Jonathan Swift et l’Anglais Lewis Carroll, tant elle observe tout à la fois le monde avec les yeux de Gulliver et ceux d’Alice. Quoique, par d’autres aspects, il se pourrait qu’elle se plaise à incarner la figure de l’érudit curieux de cartographie, de naturalisme, de biologie et d’explorations de contrées et d’espèces encore inédites, à l’instar du Britannique Philip Henry Gosse ou de l’Allemand Ernst Haeckel. À moins qu’en émule de Xavier de Maistre tout cela ne soit qu’un voyage dans une chambre devenue tour à tour atelier de dessins et de sculptures, tapis volant, carte magique, cale de navire, sinon ventre d’un poisson aussi gros que celui d’un cétacé. L’imaginaire le plus fantaisiste s’y pare ainsi d’un réalisme sans pareil et le réel le plus tangible s’y découvre plus invraisemblable que la moindre fiction. Inventer des mondes, produire des narrations autant que créer des représentations gouverne ainsi son oeuvre. Mais l’art d’Elsa Guillaume se révèle surtout dans sa qualité indéniable à générer de petits morceaux d’immédiateté aussi naturels que déconcertants, des parcelles de vie plus lumineuses et limpides que la vie elle même, des fragments d’existence dont la véracité est aussi incertaine qu’indéniable. En 1981, à l’occasion du centenaire de la création du personnage de Pinocchio, l’écrivain italien Italo Calvino, auteur entre autres des Villes Invisibles, n’avait-il pas affirmé : « Il parait tout naturel que Pinocchio ait toujours existé ; on n'imagine pas un monde sans Pinocchio. » On ne se l’imagine pas non plus sans Gulliver ou Alice …et aujourd’hui sans Elsa Guillaume.

Néanmoins les univers qu’elle nous propose se révèlent infiniment plus complexes que le pays des jouets de Pinocchio, car de l’esprit des fables elle n’en conserve que la surface des apparences qui se doivent d’être forcément trompeuses. D’un côté, chaque trait ou chaque forme, chaque dessin ou chaque sculpture, chaque panoramique ou chaque installation qu’elle réalise se plaisent à enrouler plutôt qu’à dérouler l’histoire de soi et l’histoire du monde, la soif d’entreprendre et la faim de découvertes, les rêves les plus merveilleux et les merveilles des continents inconnus et impensés, à l’instar de Rodéo Posidonie ou Spineless Squid... On ne s’étonnera donc pas du délice qui nous envahit à l’idée de se perdre au fil de ses aventures, de passer enfin de l’autre côté d’un miroir aux liquidités mercurielles, de s’y laisser absorber tel Jonas afin d’être recraché sur quelques rivages aussi magiques que mystérieux de Chine, du Japon, du Brésil, du Costa Rica ou de l’Inde. De l’autre, sur la trame des récits qu’elle tisse patiemment affleure bien vite une description plus acide qu’il n’y paraît de notre réel. Succulentes expose ainsi à la chaleur du soleil des pétales de chair blanche presqu’aussi tendres que la porcelaine dont elles sont faites. Immergé, sous la forme d’une cosmographie corporelle, nous emprisonne parmi les étoiles et les constellations. Quant à Gymnastique lunaire, c’est une véritable

chrysalide corallienne qui nous libère autant qu’elle nous enchaîne. Sans oublier Pinnules, Triple Oursinade, Cut Squid ou Gobé, étals de fruits pressés, de poissons découpés, d’animaux marins éventrés dont les chairs rouges et presque juteuses apparaissent bien plus humaines que végétales ou animales. Car, de Succulentes à Gobé en passant par Monticule ou Manta Suit, ne pourrions-nous pas être ces filaments de viande indolents, ces quartiers de pulpe voluptueux et lascifs, ces hybridations de fleurs, fruits ou poissons aussi sensuelles que luxuriantes qui parsèment, pour exemple, le territoire d’Antropocosmos Microphage ?  

Elsa Guillaume nous renvoie ainsi à l’expérience déstabilisante d’être, à l’instar de Gulliver, Alice ou Pinocchio, face à un monde tout à la fois familier et étranger, ordinaire et féérique,fascinant et inquiétant, stimulant et menaçant. Mais il ne s’agit pas de simplement de transformer ou d’interchanger le connu et l’inconnu, le proche et le lointain, le minuscule et le gigantesque, le présent et le futur, mais de basculer de chasseur à proie, de désirant à désiré, de mangeur à mangé, de civilisé à sauvage, de maître du monde à sujet d’une comédie où l’absurde le dispute à la satire. Juste renversement de situation qui fait vaciller les certitudes et les choses établies. Et son univers de tentacules de devenir tentaculaire, ses résilles d’encre filets noirs et denses, son trait fin et délié lasso dont les boucles captivent autant qu’elles capturent. Mais si le goût de l’aventure vous démange encore, méfiez vous des colonies de siphonophores qui le temps d’une vie vous leurrent de leurs formes mouvantes et émouvantes et de leur couleurs vives et luminescentes. Eux savent plus que tout autre utiliser les faits pour produire une fiction qui révèle à notre corps défendant la vérité des choses et la précarité de la vie. Elsa Guillaume en est la meilleure ambassadrice.









Chief Curator of Musée de l’Élysée, Lausanne,
Former curator for contemporary art at LaM, Villeneuve-d'Ascq
MARCH 2016


EN

Elsa Guillaume or tentacular temptations


When studying Elsa Guillaume's work, it has always seemed to me that it was the result of the unlikely meeting of the Irish writer Jonathan Swift and the British author Lewis Carroll in the back room of an East End tavern, for she looks at the world through the eyes of both Gulliver and Alice. Although, in other respects, she might be enjoying playing the role of a scholar, curious about cartography, natural science, biology, and the discovery of yet unknown lands and creatures, following the example of the British naturalist Philip Henry Gosse, or the German biologist Ernst Haeckel. Unless, as a disciple of Xavier de Maistre, all this is simply a journey within a room successively turned into a drawing and sculpting studio, a flying carpet, a ship's hold, or even the stomach of a fish the size of a sea mammal. The most whimsical imagination hides behind a unique realism and the most tangible reality appears even more unbelievable than any kind of fiction. Inventing worlds, creating narratives, as well as shaping representations – that is, therefore, what constitutes the backbone of her work. But Elsa Guillaume's artwork stands out mostly because of its undeniable ability to generate small pieces of immediacy, which are as natural as they are disconcerting, samples of life, which are brighter and clearer than life itself, fragments of existence, whose truthfulness is as uncertain as it is undeniable. In 1981, on the occasion of the centenary of the creation of the character of Pinocchio, the Italian writer Italo Calvino, author of Invisible Cities among other works, declared: “We find it natural to think that Pinocchio has always existed, in fact one cannot imagine a world without Pinocchio.” One cannot imagine a world without Gulliver or Alice either... and today neither can we imagine one without Elsa Guillaume.

Nevertheless, the artistic worlds that she offers turn out to be infinitely more complex than Pinocchio's land of toys, for she only retains the appearance of the fable spirit on the surface, and appearances are always deceptive – as they should be. On the one hand, every line or shape, every drawing, sculpture or installation that she undertakes relishes in winding rather than unwinding the history of the self as well as the history of the world, the thirst for undertaking and hunger for discovery, the most wonderful dreams and the marvels of unknown and inconceived continents, in the manner of Rodéo Posidonie or Spineless Squid... No wonder, therefore, that we feel such delight in the idea of getting lost in her many adventures, of finally walking through the looking-glass with its mercurial fluidity, of letting ourselves be swallowed just like Jonah, so that we can be coughed up on some mysterious as well as magical shore in China, Japan, Brazil, Costa Rica, or even India. On the other hand, on closer examination, a harsher description of our reality soon appears in the threads of the narratives that she patiently weaves. For instance, Succulentes exposes petals of white flesh, almost as fragile as the porcelain they are made of, to the heat of the sun. By way of a cosmography of the body, Immergé imprisons us among stars and constellations. As for Gymnastique Lunaire, it is a true coral chrysalis which frees us as much as it enchains us. Not to mention Pinnules, Triple Oursinade, Cut Squid or Gobé, stalls of squeezed fruit, cut fish, ripped open sea creatures whose red and almost juicy flesh appears to be way more human than it is vegetable or animal. For, from Succulentes to Gobé and even Monticule and Manta Suit, could we not ourselves be those indolent filaments of meat, those voluptuous and lascivious segments of pulp, those hybridized flowers, fruit or fish, as sensual as they are lush, scattered, for example, in the territory of Antropocosmos Microphage ?  

Elsa Guillaume thus brings us back to the unsettling experience of being, in the face of a world which is altogether familiar and strange, ordinary and magical, fascinating and disturbing, stimulating and threatening, the same way Gulliver, Alice or Pinocchio do. But it is not simply about transforming or interchanging the known with the unknown, the close with the distant, the tiny with the gigantic, the present with the future, but mostly about moving from hunter to prey, from desiring to being desired, from eating to being eaten, from civilized to savage, from master of the universe to subject of a comedy where the absurd competes with satire – a fair plot twist which destabilizes certainties and established beliefs. From then on her universe filled with tentacles becomes tentacular, her ink nets dense black threads, her thin and loose lines a lasso whose loops captivate us as much as they capture us. But if you are still itching for adventure, be careful about the colonies of siphonophores which, in their lifetime, deceive you with their shifting and moving shapes and their bright and luminescent colors. They know better than anyone how to use the facts to create a fiction which reveals the truth about things and the transience of life through no will of our own. Elsa Guillaume is their best ambassador.